Les Atrabilaires
Tout a commencé à un feu rouge. Dans un embouteillage, place de la
République.
Avant cet instant décisif, je n’avais que très peu de
conscience de mon état. J’étais là bien au chaud dans ma cavité. Aurais
pu y rester une éternité.
Jusqu’à cette seconde précise où tout a
basculé. Le doigt de l’homme qui s’approche. Hésite. Gratouille le bord
des ailes. Puis se décide. La trop longue attente au feu rouge sans
doute. Ténèbres. Éclipse. Le doigt aux dimensions pharaoniques cherche
fouille farfouille explore. Je m’accroche à mon recoin. Me replie vers
les hauteurs. Me planquouse dans une infractuosité du relief. M’agrippe
à la végétation. Mais le doigt est opiniâtre. Il gratte les parois.
Systématique. Efficace. Précis. Une sorte de grand nettoyage. Il
s’approche de moi. Il m’a vu. Il m’a choisi. Je suis sa proie. Je le
sais. Je n’y échapperai pas. Il y a soudain comme une fatalité qui
s’impose. J’ai beau me replier me rassembler me restreindre me réduire
à ma plus simple expression, le combat est inégal. Perdu d’avance.
L’arrachement à mon milieu naturel ne dure que quelques dixièmes de
secondes. L’expulsion est brutale. La naissance doulou-
Les Atrabilaires
reuse.
Je m’accroche au bout de ce doigt et découvre le monde. Tout tourne autour de moi. L’ivresse des grands espaces me saisit.
De
mon trou, le monde extérieur se limitait à une vague idée. J’en
percevais bien des bribes, des rumeurs, des on-dit. Mais tout était
atténué par le confort. À l’intérieur de ce nez, on causait, on
communiquait, on échangeait des impressions. On fantasmait sur cet
ailleurs mystérieux excitant prometteur. Et inquiétant. La perméabilité
de la sphère ORL facilitait la circulation des échanges et des
contacts. Parfois, il y avait même des relations plus intimes. Entre
salive et morve, par exemple, très vite il y a eu anguille sous roche.
D’ailleurs, notre hôte n’hésitait jamais à mélanger les genres avant de
les expulser dans le monde. Ainsi un matin, en plein hiver, le
glissement du liquide nasal vers la gorge, son coït impudique avec la
salive, le raclement sourd sur la glotte et enfin le grand saut sur le
trottoir de l’univers m’avaient plongé dans une confusion de
sentiments. Envie, frayeur, perplexité. Et son corollaire : aventure ou
confort?… Question fondamentale.
Quoiqu’il en soit, aujourd’hui, l’homme a fait le choix pour moi.
Et le monde tourne autour de moi.
Donc,
dans cette voiture. L’homme me scrute. Me jauge me juge me calcule. Ses
lèvres s’approchent, s’entrouvrent, hésitent à me