SCENE 2 - VICTOR

Victor, seul, marche dans la Chambre et en colère fracasse des objets.


De l'ordre ! De l'ordre ! Vas-y, va ranger le vide. Et plier les disparus. Et les bras et les jambes. Qu'est-ce qui t'as pris maman? C'est moi que tu noies. Moi dans une eau noire et les troncs en travers, et des masses d'herbes lourdes sur la poitrine, c'est moi. Tu me laisses. Tu me laisses. Tu me laisses quoi? Que ma peau. Et le don de trembler. Je tremble bien non? Putain ce qu'il fait froid, même le thé.
Ca suffisait de n'avoir que tes bras. Oui.  Tant qu'ils étaient là. Ca suffisait. Mais je compte. Je compte ce que je tiens.
Avec quoi faut repartir? Ce que je sais de toi c'est frissonnant de vide. Zéro absolu.
Petit, j'étais petit, j'ai dit oui. Oui, ferme-la maman si tu juges que c'est mieux oui. On s'en passera d'avoir une histoire. On s'en fout. Et s'il y avait ce secret, il était vivant, simplement secret, à portée d'un jour, où tu voudrais bien en dire. Mais maintenant, tout à la mort, emportés, le secret, les bras.
Faut sortir de là. Oui. Il va falloir. Redescendre dans la rue. Reprendre le train. Mais je vais mourir de froid?
(Il découvre une couture sur le matelas et commence à la déchirer, monte de l'entaille un flot de plumes.)
Belles... Qu'elles sont belles... Oui... Je me souviens. Le rideau n'était pas encore ouvert. Tu venais

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L'ANGÉLIE


chaque matin t'asseoir près de moi, attraper mon poing fermé par le sommeil, et tu dépliais mes doigts un à un. Toujours tu trouvais dans ma paume une plume ou deux que tu retirais délicatement pour les fourrer dans un petit sac de toile accroché sous ta jupe. Et tu disais
"Tu as encore dormi avec les anges mon ange?" Je ne sais plus ce que je répondais, je ne sais plus.
Plus grand j'ai pensé que ce jeu était une tendre invention, un tour de passe-passe où tu glissais  toi-même les plumes dans mon sommeil. Mais j'ai bien vu qu'année après année le petit sac arrondissait réellement ton ventre. Je venais souvent le soir y coucher  ma tête, y entendre la paix solitaire que nous partagions. Secrètement j'y attendais un frère ou une soeur.
Ils ne sont jamais venus.
Les bras dans les plumes Victor surpris trouve un cahier dans le fond du matelas. Il l'ouvre et commence à lire.
"Victor,
Victor mon enfant,
Autrefois Dieu m'établit dans la Clémence à l'Est d'Eden d'une année d'un temps qu'on ignore. L'enfance y fut sauvage et douce. J'ai grandi roulée sur les poitrines des chasseurs. J'ai dormi bercée dans la peau des ours..."




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